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Deuxième duc héréditaire de Lorraine
Thierry, fils aîné de Gérard d’Alsace, devient à sa mort le second duc héréditaire de Lorraine (1070-1115) [3], une marche occidentale du Saint-Empire romain germanique. La Notitiæ Fundationis Monasterii Bosonis-Villæ nous rappelle les détails de cette succession du dux Theodericus puer parvulus Gerhardi ducis filius.
C’est une succession difficile. La noblesse de Lorraine lui impose de respecter ses privilèges. Son frère cadert, Gérard, lui fait la guerre pendant deux ans. Thierry doit ériger en comté le Saintois et l’attribuer à son frère et ses descendants, les comtes de Vaudémont. Les Vaudémont vont être souvent les piree ennemis des ducs de Lorraine.
Un Louis, comte de Montbéliard et de Bar, considère qu’il doit être duc du fait des droits de sa femme. A la mort de ce prétendant, son fils, du fait que l’empereur Saint-Empire romain germanique confirme les droits du descendant des Étichonides, ravage l’évêché. Il faut une défaite militaire pour qu’il renonce à ses droits. La loi salique est rétablie pour un temps en Lorraine [3].
Comme son père, il fait de Châtenois sa résidence habituelle. Thierry se qualifie de duc de Metz [4]. Il est Électeur de l’empereur de second rang, membre du corps germanique, il est dit Pricipe consanguei mei dans certains des empereurs, du fait de ses liens de parenté avec eux. Il ne se pare pas du titre de Prince de l’Empire, comme certains vassaux bien moins puissants que lui [4]. En 1105, il se dit dux mettensis (=duc de Metz), dans une charte pour l’abbaye meusienne d’Andenne. Il est vrai que l’on est pendant la période trouble de la querelle des investitures, pendant laquelle il est un partisan des empereurs contre les papes. Thierry est un proche des empereurs. Il participe à plusieurs campagnes contre les Saxons, laissant les bandits piller et ravager son duché. Il règne 45 ans.
Du fait de sa première femme, Thierry II de Lorraine est le beau-père de l’empereur Lothaire III de Supplinbourg (1075-1137).
Thierry II succède à son père, Gérard d'Alsace (1048-1070). Il descend côté paternel d' Étichon-Adalric d'Alsace qui est duc d'Alsace au VIIe siècle. Les Étichonides sont aussi la souche des maisons de Habsbourg, de Bade, ainsi que des maisons éteintes de Dabo et d'Egisheim. Les Étichonides ont toujours servi loyalement l’Empire [3]. Dom Calmet écrit:
Le nom d’Alsace marque l’origine de cette famille sortie des anciens comtes d’Alsace. Quelques scavans veulent que nom de Stinac ou de Châtenoi lui vienne de la ville de ce nom, située en ce pays près de la ville de Schélestadt, d’autres croient avec bien plus de vraisemblance qu’il a pris ce nom du bourg de Châtenoi, où il avait son château dont on voit encore les ruines, et où les ducs, ses successeurs, ont quelquefois fait leur demeure. On lui a donné le nom de Flandres à cause de son mariage avec Hadwige de Namur ou de Flandres. La qualité de Marchis (marquis) vient sans doute de ce que ses états étaient situés sur les frontières ou sur les marches des deux grandes monarchies de l’Allemagne et de la France, entre la Meuse et le Rhin.
Des historiens vont prétendre pendant un temps qu’il est un descendant des Troyens, ce qui n’est bien entendu qu’une légende. La généalogie des ancêtres directs de ce Thierry II varie selon les auteurs. Essayons néanmoins d’émettre quelques hypothèses:
Adalbert de Nordgau (ca 955-1033), comte du nord de l’Alsace, de Bouzonville et de Metz (1022-1033) est marié à Judith [3], peut-être d'Oehningen, vers 979. Leur fils:
Gérard Ier d’Alsace (980-avant 1033) se marie avec Gisèle, qui n’est pas la nièce de l’empereur Conrad Ier de Germanie, comme l’écrit Henry Bogdan. Ce souverain meurt en 918 et elle naît vers 990. D’ailleurs Conrad n’est pas unnempereur, mais un roi de Francie orientale. Conrad le Salique, lui, est empereur mais il est né lui aussi vers 990, donc il ne peut être son oncle. Gisèle est peut-être la fille de Gérard III (966-1022), comte de Metz, marié à Éva, fille de Sigefroy, comte de Luxembourg [3]. Gérard Ier est, selon Henry Bogdan [3], père de:
Gérard d’Alsace, son père, né vers 1030, décédé en 1070, à Remiremont, est inhumé le 20 avril 1070 dans l'église de l’abbaye de Remiremont [1]. Il est comte de Châtenois et de Metz en 1047, quand l’empereur Henri III du Saint-Empire romain germanique inféode la Haute-Lorraine à son oncle Adalbert II d’Alsace (1008-1048) [3]. A la mort de ce denier, le 11 novembre 1048, il devient duc de Lorraine et avec lui ce titre devient héréditaire. Il le reste jusqu’à sa mort. Gérard est connu sous différents noms: Gérard d'Alsace ou de Châtenois ou bien encore de Flandre, du fait de son épouse, Hedwige. Il porte souvent le titre de marquis, car son duché est une marche du Saint-Empire romain germanique. Après 25 années de guerres contre Godefroy le Barbu la paix revient. Son règne est l’ébauche de ce qui va devenir les deux constantes de la politique ducale: alliance avec l’ Église et renforcement de l’autorité ducale face à celle des seigneurs féodaux [3]. Le duc fait construire vers 1050 le château de Prény, une abbaye à Bouzonville et une maison forte à Nancy autour de laquelle la ville commence à se développer. Il est le frère d’Oldoric de Nancy.
Hadwide ou Hadwige de Namur ou de Flandres (1030-1072), sa mère, fille d’Albert Ier, comte de Namur et d'Adelaïde de Basse-Lorraine, mariée en 1048, selon Le Plutarque français. Cette princesse offerte par l’empereur comme une marchandise descend pourtant directement de Charlemagne [5].
On trouve le seing de Thierry sur une charte de 1061, par laquelle l'évêque Udon de Toul, originaire des Ardennes, rétablit le chapitre de Saint-Gengoult, et dote ses chanoines de biens patrimoniaux, situés près de Liège, et de domaines ecclésiastiques, placés à Sion de Vaudémont, à Bouzemont, à Dompaire près Mirecourt, à Jaillon près Toul, à Marbache près Nancy, à Pompey, au confluent de la Meurthe (sur les marches des Leuci, des Veroduniei du pays Messin), à Foug et sur la montagne de Toul, enfin dans le Barrois. Son père et son oncle Oldéric de Nancy apposent leurs signatures. Thierry, dit le violent, est clairement désigné comme étant le fils de Gérard d’Alsace, duc de Lorraine [6].
Louis d’Haraucourt, évêque de Verdun au XVe siècle, parle d’un testament du duc Gérard d’Alsace non exécuté. Le duc confie dans celui-ci la régence à la duchesse Hadwige. Thierry qui a alors vingt cinq ans, selon ce Louis d’Haraucourt, s’y oppose: onques n’avait besoin de mainbornie, li estant major d’ans lorsqu’avait eu son dix-sept ans, ensuivant l’usaige [7]. Mais, 18/19 ans est certainement l’âge réel de ce prince.
Les premières années du règne de Thierry II de Lorraine sont très agitées. Pendant la minorité d’Henri IV la transmission héréditaire est étendue aux duchés et aux comtés. Le nouveau régime profite à la Lorraine. Thierry remplace Gérard hereditario jure. Il n’a pas besoin du consentement de l’empereur. Celui-ci ne doit pas s’y opposer. C’est le cas. L’opposition à son accession au trône ducal est ailleurs.
Louis, comte de Montbéliard et de Bar, époux de Sophie de Bar, fille de Frédéric II, ancien duc de Lorraine veut succéder au père de Thierry. Cette demande peut faire penser qu’en Lorraine les filles peuvent succéder à leurs pères. Cela n’est pas encore le cas!
Thierry, pour confirmer ses droits, convoque une assemblée de la noblesse lorraine. Les chevaliers se réunissent toujours en convents et se considèrent comme étant les égaux du duc. Ils viennent toutefois presque tous à Châtenois. Ils décident qu’un fils de duc doit succéder à son père, mais à la condition que sa noblesse soit d’accord. Thierry ne peut succéder à son père qu’en leur garantissant le maintien des privilèges accordés par Henri de Bavière (ca 919-955) [4].
La Genealogica ex Stirpe Sancti Arnulfi cite Theodericum ducem et Gerardum comitem fratres, fils de Hadewidem [filiam Ermengardis]. Une guerre oppose les deux frères pendant deux ans. Finalement, conseillé par l’empereur Henri IV, Thierry II, érige en comté de Vaudémont, le Comitatus Segintensis (= Santois) et d’autres terres. Il le donne à son frère et ses descendants le14 avril 1073 [7].Plusieurs seigneurs continuent le combat mené du temps de son père et, en 1073, ils se révoltent contre lui, mais ils sont vaincus. Thierry, obligé de ménager la noblesse et craignant que la rigueur ne fasse plus de mal que de bien, les traite avec douceur, et parvient à rétablir la paix pour quelques années.
Louis de Montbéliard meurt vers 1073. Son fils, Thierry réclame à son tour le duché. L'arbitrage de l'empereur Henri IV confirme à Thierry d'Alsace la possession du duché. En représailles, le comte ravage la région de Metz, mais il est vaincu par l’évêque de cette ville et le duc de Lorraine.
Après 1075, la duchesse Hadwige, sa mère, invite les moines de Saint-Evre à s’installer dans l’ecclesia apud Castanei castrum (= le prieuré du château de Châtenois) [2]. C’est certainement dans cette ville que demeure la plupart du temps Thierry pendant ses jeunes années. Le prieuré est important. Il fait construire un hôpital, une nouvelle église entre 1075 et 1107. Il propose à l’abbaye de Molesmes de reprendre Châtenois, où les moines de Saint-Evre ne s’installent que lentement, certainement du fait de la position impérialiste de Thierry lors de la querelle des investitures [2]. Cette querelle est gênante pour le duc qui veut s’appuyer sur l’Eglise et avoir aussi le soutien de l’Empire. Or cette querelle des investitures oppose la papauté et le Saint-Empire romain germanique entre 1075 et 1122. Ce conflit est de longue durée et le soutien unanime à l’empereur cesse [4].
Comme son père, Gérard d’Alsace, hierry fait de Châtenois sa résidence habituelle.
A Nancy il existe bien une demeure familiale, ou un palais auprès de cette ville selon d’autres auteurs. Un historien local la situe non loin d’Arentières (Laneuveville-devant-Nancy), sur la rive gauche de la Meurthe, au milieu de marais, mais un autre parle du lieu-dit le Saurupt. L’avoué Olderici de Nanciaco, son oncle, cité en 1061, dans une donation, l’est également en 1069, dans une chartes de l’évêque Udonuis, puis dans un acte de Ferri de Toul, en 1071. Mais, ce n’est qu’une charte datée de 1130 qui nous apprend que son fils, le duc Simon, y réside. Pourtant Gertrude, femme du duc Thierry le Vaillant, prend le titre de duchesse de Nancy.
Dès 1080, nous voyons le duc Thierry II de Lorraine fonder près de Nancy le prieuré de Notre-Dame et l'église paroissiale. Il fait appel à l’abbaye de bénédictine bourguignone de Molesmes, pour se charger du prieuré. Il dispose de la terre de Sierck comme d’un alleu en faveur de l’abbaye de Molesmes pour le prieuré de Nancy [2].
Vers 1111-1115 apppaît la mention des fortifications de la petite ville: oppidum et castrum [8].
Ce n’est que par suite de l'échange consenti par Drogo[n] petit-fils d'Odelric de Nancy (= oncle paternel de Thierry), que cette ville va devenir une des places principales du duché, puis aux générations suivantes sa capitale. En effet, en 1153, Drogon, prince souverain de Nancy et grand sénéchal de Lorraine, échange avec son cousin, le duc de la Lorraine mosellanique, son château de Nancy, la ville qui est au-dessous et leurs dépendances, contre les château et châtellenie de Rosières, Lenoncourt, le ban de Moyen et Haussonville.
Toutefois certains historiens affirment que les résidences de Thierry sont Saint-Dié et Moyenmoutier.
En 1055, le futur Léon IX, Bruno de Dagsburg-Egisheim, donne la vouerie de Saint-Dié à son père. Les premiers ducs de la maison de Lorraine remplacent comme suzerains les évêques de Toul. Ils font payer très cher leur protection. Le chapitre perd tous ses droits ou presque. Thierry demande une partie des revenus des mines d'argent de la Croix-aux-Mines. Le duc s’attribue sous le nom de Ban-le-Duc l’immense partie du ban saint Dié. Mais les archives attestent la domination de la famille ducale de 1135 et 1297, donc après la mort de Thierry II. Cependant il frappe à Saint-Dié des pièces de monnaie. Ce n'est pas en qualité de duc de Lorraine, mais en celle d'avoué du chapitre de Saint-Dié, qu’il bat monnaie [9]. Leur type se compose d'une tête informe de profil et de l'autre côté d'un temple. Mais son nom est altéré par la négligence des tailleurs de coins. Pas plus que son père il n’a monneyé en tant que duc de Lorraine [10]. Son fils Simon va le faire à Epinal : SIMON DVX.
Moyenmoutier est une abbaye qui fait partie de la souveraineté des ducs de Lorraine. Elle a, à cette époque, ses propres seigneurs.
Les troupes de son père se sont emparées de la ville de Saint-Hippolyte. En 1078, Thierry rend à l’abbaye de Saint-Denis et à son abbé Yves, les biens qui avaient été usurpés par son père. Comme les sires de Ribeaupierre et les landgraves de la Basse Alsace ont des visées expansionnistes sur la bourgade, finalement le duc de Lorraine les combat et en sort vainqueur. Peu de temps avant sa mort il renforce son rôle de protecteur envers Saint-Hippolyte en écartant Saint-Denis d’autant plus que la célèbre abbaye de Paris fait partie d’un royaume étranger. L’abbaye de Saint-Denis proteste, mais en vain.
Thierry fait construire l’oppidum de Neufchâteau entre 1075 et 1090 [2]. Sous son règne, plusieurs abbayes lorraines sont fondées:
En 1087, un seigneur lorrain nommé Albert, obtient une relique de Saint Nicolas, évêque de Myre, et la dépose dans l’église de Port, qui dépend du prieuré de Varangéville. Bientôt, les foules accourrent. Thierry fait aussi des donations plus ou moins considérables aux abbayes de Bouzonville, de Saint-Epvre, de Saint-Denys, de Bouxières et à l'église de Saint Dié [7].
Sous son règne, les écoles de Toul sont plus que jamais florissantes, tant par la science des maîtres, tel que le docte Hézelin et Eudes d’Orléans (plus tard évêque de Cambrai) que par la renommée de leurs élèves, dont les plus brillants, Riquin de Commercy et Henri de Lorraine, quatrième fils du duc Thierry, montent sur le siège épiscopal de Toul.
Gérard de Vaudémont, son frère, profite que l’empereur est menacé par les Saxons. Il fait des courses de tous les côtés, pillant les campagnes, attaquant les châteaux, et tâchant de faire des prisonniers, afin d'en tirer de bonnes rançons. Il prend, entre autres, Louis fils du comte de Bar et le tient longtemps dans une dure captivité. Ce n’est même qu'à force de prières et de présents que l'on parvient à obtenir la mise en liberté du jeune Prince. Il meurt peu de temps après, sans doute par suite des mauvais traitements qu'il a endurés [7].
Après ces expéditions dignes d'un chef de brigands, le comte de Vaudémont a l'idée d'aller guerroyer contre Eudes Ier, duc de Bourgogne. Il est vaincu et fait prisonnier, avec une partie de ses soldats. Eudes le retient captif jusqu'en 1089, tant pour le punir de ses brigandages, que pour se venger de ce que Gérard d'Alsace avait autrefois enlevé à la Bourgogne le château de Xugney, qui appartient alors au comte de Vaudémont.
Thierry II de Lorraine fait d'abord de vains efforts pour obtenir la liberté de son frère. Puis, sachant que Renaud comte de Toul accompagnait le duc de Bourgogne dans le combat où Gérard avait perdu la liberte, il le somme de le faire relâcher. Comme la chose n'est pas au pouvoir de Renaud, Thierry lui déclare la guerre et le moleste, jusqu'à ce que Eudes consente à rendre son prisonnier. Mais il faut lui payer une grosse somme d'argent et lui céder Châtel-sur-Moselle, en échange de Xugney.
Gérard revient à Vaudémont. Il est bien changé. L'âge et le long emprisonnement qu'il a subi lui ont inspiré la sage résolution de vivre en paix le reste de ses jours.
Au commencement du XIIe siècle, il fonde le prieuré de Belval et le donne à leur frère Bertrice, abbé de Moyenmoutier.
Thierry ne va pas essayer de profiter de la mort de son frère en 1108 pour reprendre le comté de Vaudémont. Il se contente de demander le château de Xugney qui lui est restitué. Il s’entend très bien avec son neveu, Hugues de Vaudémont (ca 1095-1105) qui est un preux chevalier qui ne songe qu’à partir à la croisade. Cette entente est une exeption dans l’histoire des rapports Lorraine/Vaudémont.
Thierry II est en Lorraine et dans les contrées avoisinantes le chef des partisans de l’empereur [11]. Son armée se compose uniquement de cavaliers qu’il met à la disposition d’Henri IV [4]. Malgré son amour de la paix, Thierry est obligé plus d’une fois de prendre les armes pour aller aider l’empereur dans sa guerre permanente contre les saxons. Thierry montre tant de courage, à la tête de sa cavalerie lorraine, qui jouit déjà d’une grande réputation [12] qu’à la bataille de Hohenburg (1075), il reçoit le surnom de Vaillant. Le mari de sa première femme meurt lors de cette bataille
Pendant ces campagnes au nord et à l’est, il n’est pas là pour réprimer les brigandages que l’on commet de toutes part dans son duché. Des seigneurs, croyant que le duc ne va pas oser les attaquer, pillent, ravagent la Lorraine, et se font réciproquement une guerre tellement acharnée que la Lorraine risque de devenir vide d’hommes, si le duc ne les punit pas.
En 1089, le duc parvient à rassembler une armée et rend la paix à une partie de ses États, mais, comprenant qu’il est impossible de mettre fin d’une manière définitive aux guerres privées. Il exige que l’on s’abstienne à l’avenir de détruire les moissons, les vignes et les arbres fruitiers, d’incendier les maisons et de maltraiter les personnes inoffensives [7].
En l'année 1085, le duc Thierry II de Lorraine réunit une troupe de fantassins et de cavaliers, et s'achemine vers Épinal. Il brûle au passage les repaires des brigands. Enfin, il arrive devant Épinal qu'il assiége. Jean de Bayon raconte ce siège dans sa chronique de Moyenmoutier. Il propose aux gens de Vidric, le seigneur pillard qui occupent la ville, de combattre ses soldats à nombre égal. Drôle de tournoi! Les Spinaliens prennent la fuite et rentrent en désordre dans la ville. Thierry crainant de faire verser le sang du peuple entassé dans la ville, la jugeant innocente de la trahison des gens de guerre. C'est pourquoi il s'e retire et renforce une forteresse à Arches devant protéger le pays d' Épinal des rapines. Fondés par le duc de Lorraine, le château et la ville d'Arches-sur-Moselle deviennent le siège d'une prévôté ducale.
On sait que l’empereur Henri IV de Germanie prétend avoir seul, sans le pape, le droit d’investir, c’est à dire de mettre en possession les évêques de leur dignité. Il finit même par vendre les bénéfices ecclésiastiques au plus offrant. A ces prétentions injustes, le pape Saint Grégoire VII oppose la plus énergique résistance. C’est la lutte du Sacerdoce et de l’Empire. Elle ne vase terminer qu’en 1122. Elle est marquée par des péripéties inouïes. L’empereur déposee le pape. Henri IV, excommunié, abandonné de ses partisans, est réduit à venir s’humilier devant Grégoire VII, au château de Canossa (1076).
Dévoué aux intérêts de Henri et associé à sa fortune, le duc de Lorraine se laisse entraîner dans le schisme. On possède peu de renseignements sur la conduite que le duc Thierry II de Lorraine tient pendant ces troubles : tantôt ami, tantôt ennemi des papes, il change souvent de parti. A Worms en 1076, le duc, les évéques de Toul et de Verdun soutiennent le parti des schismatiques. Mais nous savons qu’en 1077 le duc n’est plus excommunié.
Par la suite, l’empereur renie ses promesses, retrouve une armée, et vient bloquer au château Saint Ange, dans Rome, Grégoire VII. Il va le capturer lorsque Robert Guiscard, chef des Normands d’Italie, vient lui arracher sa proie.
En Lorraine, Hériman met en liberté les nobles saxons dont le roi lui avait confié la garde et se prépare à repousser les attaques du duc de Lorraine. Ce prince vient, en effet, ravager les possessions de l'évêché de Metz [7]. En 1090, le duc de Lorraine, toujours attaché au parti impérial, continue à faire la guerre aux Messins. Hugues de Flavigny trace le plus triste tableau des malheurs qui accablent alors les environs de Metz, et dit que qu'on ne peut y arriver qu'en s'exposant à mille dangers.
En 1093, Thierry, après s'être emparé de la ville de Vic, qui appartient aux évêques de Metz, incendie l'église Saint Martin. Le pape Urbain II, informé de la conduite de ce prince, jette un interdit sur le duché de Lorraine tout entier. Par ailleurs? le duc Thierry II de Lorraine profite de la situation affaiblie de l'évêque pour se saisir de terres voisines des siennes dans les vallées de la Meurthe ou de la Moselle [13].
Thierry fait amener devant lui les religieux qui étaient restés à Saint-Vanne, et les somme de reconnaître l'antipape Guibert comme pape légitime, et Henri IV comme empereur, les menaçant, en cas de refus, de les renvoyer ignominieusement [7].
Finalement les sentiments de piété, héréditaires dans sa famille, prennent le dessus. Il abandonne les schismatiques et s’occupe de fondations pieuses. En 1103, la mort de l'évêque Poppon, partisan de Rome, est le prétexte à un retournement d'alliance dans le contexte de la querelle des investitures. La cité messine s'allie ainsi au duc Thierry II de Lorraine qui prend le titre de comte de Metz.
Henri IV finit lamentablement. Le malheureux empereur, détrôné par son fils, errant et misérable, sollicitant vainement une place de chantre dans une église, meurt dans la misère à Liège en 1106.
Sous son règne, les pélerinages à Jérusalem, déjà si fréquents au début du XIe siècle, deviennent plus communs encore. L’évêque de Toul, Pihon, part pour les lieux saints en 1085, il est de retour deux ans plus tard, rapportant, entre autres reliques, un morceau de la Vraie Croix, qu’il tient de l’empereur Alexis Comène.
Après le concile de Clermont, et la prédication de la première croisade, Thierry de Lorraine prend la Croix, mais sa santé le contraint à se faire relever de son vœu. L’évêque de Toul et le légat du pape lui accordent la dispense, mais l’obligent à envoyer à sa place en Palestine quatre chevaliers et un arbalétrier [7].
Avant le départ de la grande armée des Croisés, la Lorraine est sillonnée par plusieurs bandes d'aventuriers qui prennent le chemin de l'Orient. Ils s'imaginent qu'avant d'aller combattre les Infidèles en Orient, il faut d'abord exterminer les juifs dans l’empire. La plupart des villes situées entre la Meuse et le Rhin en renferment un bon nombre, et beaucoup s'étaient rendus odieux par l'usure à laquelle ils se livrent [7]. Ces malheureux sont massacrés à Metz, à Verdun et dans d'autres villes, et l'on ne réussit ni à prévenir ni à réprimer ces déplorables excès [7].
La puissance des ducs de Lorraine est toujours bien moindre qu'aux siècles suivants. Ils ne jouissent d'une autorité réelle et incontestée que dans leurs propres domaines, et pour toutes les affaires un peu importantes, ils ne peuvent, avant de prendre une décision, se dispenser de consulter la noblesse. Le duc Thierry II de Lorraine n’a pas fait non plus d’acquisition territoriale considérable [7].
Au commencement de l'année 1107, il se rend à Langres, où se trouve le souverain pontife Pascal II. Il arrange une difficulté grave survenue entre les abbayes de Chaumouzey et de Remiremont. A la fin de son règne, Thierry prend ses distances avec le pouvoir impérial, ne voulant pas intervenir dans le conflit entre Henri IV et son fils le futur empereur Henri V. De même, il ne veut pas prendre parti dans la lutte entre Henri V et Lothaire III de Supplinbourg, pourtant fils de sa première femme.
En 1115, il sent que ses forces diminuent et fait un testament, dans lequel il ordonne à ses enfants de le faire enterrer à l'us des nobles de France (= selon la coutume des Francs) [4]. Il meurt la même année et est inhumé dans le cloître du prieuré de Châtenois, fondé par sa mère, où elle repose ainsi que sa première femme [2]. L’Obituaire de Saint-Mansuy nous donne la date précise de la mort de Theodoricus dux, le 30 Dec.
Thierry II de Lorraine désirant, en 1079, épouser Agnès d'Aquitaine, veuve de Pierre, comte de Savoie, n’a pas le consentement du pape Grégoire VII, car il est un partisan de l’empereur Henri IV. Le duc de Lorraine tourne alors ses vues d'un autre côté, et épouse Hedwige de Formbach (1058-1090/1093), fille de Frédéric, comte de Formbach. La Vita Wirntonis cite Fridericus comme père de Hedwigis, mater Lotharii regis. Au XIVe siècle, la Genealogia comitum Neuburgensium sive Formbacensium, Hadewic mater Lotharii regis et Ite comitisse de Purchausen et nous dit qu’elle est la fille unique de Fridericus senioris Tiemonis filius et de sa femme, Gertrud von Hadmersleben. Elle est veuve de Gebhard de Supplinburg (930/935-1075). Associant un mariage inscestueux et un rapt, cette union est riche d'enseignements pour l'étude des comportements familiaux de l'aristocratie. Il est pourtant peu évoqué, malgré un procès vers 1070 [14]. Ils sont les parents de l’empereur Lothaire III de Supplinbourg. Cette princesse lui donne au moins quatre enfants:
Ida ou Ode n’est pas la fille de Thierry, mais celle de Gebhard de Supplinburg (930/935-1075) [15].
Thierry II de Lorraine se remarie le 15 août 1095, à Han-sur-Lesse, avec Gertrude de Flandre, ou en 1096 [1]. Galbert de Bruges cite abbatissam Messinis et Gertrudem comme étant les filles de Robert, comte de Flandres et sa femme Gertrude. Sa parenté et ses deux mariages figurent dans le Cartulaire de Saint-Bertin qui cite Gertrude filia Roberti Frisonis, vidua Henrici Bruselensis, comme mère de Theodericum (= Thierry, 15e comte de Flandres), qui est dit filium Theoderici ducis de Helsath. La Genealogica Comitum Flandriæ Bertiniana precise que Robertus comes cognomento Frisio a trois filles et tercia Theoderico comiti Alsatie [nupsit] [16]. Elle est veuve d’Henri, comte de Louvain, mort dans un tournoi le 5 février 1095 à Tournai. Leur fille, Adélaïde de Louvain, va se marier avec le fils de son second mari et de sa précédente épouse, un mariage entre deux membres d'une même famille, mais non consanguin. Gertrude de Flandre est l’arrière-petite-fille de du roi de France Robert II le Pieux. C’est la première alliance d’un duc de Lorraine avec une descendante des Capétiens. La femme de Robert II, Constance d’Arles est la descendante de Léon VI, empereur de Byzance de 870 à 912. Thierry II de Lorraine et Gertrude de Flandre sont les parents d'au moins sept enfants :
1. Europäische Stammtafeln, Detlev Schwennicke, tome VI, p.129.
2. Villes et bourgs de Lorraine: réseaux urbains et centralité au Moyen Âge, Collection "Histoires croisées", Jean-Luc Fray, Presses Univ Blaise Pascal, 2006.
3. Henry Bogdan, La Lorraine des ducs, sept siècles d'histoire, Pour l’histoire, Perrin 2005, p.26 et suivantes.
4. Histoire du droit et des institutions de la Lorraine et des Trois Évêchés, du traité de Verdun à la mort de Charles II, 843-1431, Édouard Bonvalot, Slatkine, 1980.
5. Le Plutarque français, vies des hommes et femmes illustres de la France, avec leurs portraits en pied, Édouard Mennechet, Crapelet, 1836, p.25.
6. Histoire du comté de Chiny et des pays Haut-Wallons, Jean-François-Louis Jeantin, Tardieu, 1858, p.324.
7. Histoire de Lorraine, Auguste Digot, Vagner, 1856, v.9, p.294 et suivantes.
8. Les élites et leurs facettes, Volume 3 de Erga, Université de Clermont-Ferrand II, Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine, Presses Univ Blaise Pascal, 2003, p.269.
9. Volume 32 de Encyclopédie théologique: ou, Serie de dictionnaires sur toutes les parties de la science religieuse ..., Jacques-Paul Migne, 1832.
10. Trait de numismatique du Moyen-âge. Tome 2, Arthur Engel, Raymond Serrure, Adamant Media Corporation, p.549
11. Histoire des Juifs en Moselle, Jean-Bernard Lang, Claude Rosenfeld, Editions Serpenoise, 2001, p.25.
12. Histoire de l'Allemagne, sous le règne de l'empereur Henri IV et le pontificat de Grégoire VII, Arnold Scheffer, 1828, p.257.
13. Le diocèse de Metz, Henri Tribout de Morembert – 1970, p.140.
14. Autour de Burchard de Worms: l'Église allemande et les interdits de parenté (IXème-XIIème siècle), Patrick Corbet, Vittorio Klostermann, 2001, p.161.
15. Jutta and Hildegard: the biographical sources, Brepols medieval women series, Anna Silvas, State Press, 1999, p.279.
16. Foundation for Medieval Genealogy.